Dans la steppe Ouzbèke

L’arrivée à Aktau, principal port kazakhstanais sur les bords de la mer Caspienne, nous plonge au cœur de l’Asie centrale, dans ces pays en stan, que nous connaissons si mal. La ville est fascinante, très soviétique : de larges avenues, des tours et des immeubles à perte de vue, dont certains semblent avoir été construits en sable.

Après avoir écarté le premier chauffeur de taxi, beaucoup trop insistant, nous montons dans la voiture d’Abdul, la soixantaine, sourire madré, qui sera notre chauffeur pour l’après-midi. Après nous avoir emmenés déjeuner, nous lui disons que nous aimerions nous baigner dans la Caspienne. « Ce n’est pas une bonne idée, elle est froide », répond-il. Je lui tends mon téléphone : « Nous ne craignons pas l’eau froide ». Il rigole, « OK, allons-y ! ».

Il nous conduit dans un quartier huppé. Les gens que nous croisons ont des iPhones récents et portent des marques de luxe. Au bout d’une rue, un escalier mène au bord de mer, des écoliers en goguette, un ponton, d’où partent des bateaux à moteur pour des promenades. Arrivés au bout, Abdul nous encourage. L’eau a des reflets d’essence mais trop tard pour reculer… Romain et moi sautons ; elle est froide en effet, mais pas plus qu’à Pornic au printemps. Abdul se marre ; il doit nous trouver complètement cons.

Après ce bain dispensable, en route pour la gare, perdue en rase campagne, pour le second train de nuit du voyage, qui doit nous amener à Kungrad, en Ouzbékistan. Notre cabine de 4 est très agréable et nous aurions dormi comme des bébés, sans les deux salves de contrôles — vérification des passeports et fouille des cabines — en plein milieu de la nuit, côté kazakhstanais, puis ouzbèke. Un militaire me demande où est ma femme et pourquoi je ne me suis pas remarié.

L’arrivée à Kungrad est un peu chaotique : le réseau Free n’est pas au rendez-vous et je n’ai pas un sum (c’est la monnaie ouzbèke). Mais un jeune homme timide et bien peigné nous emmène tirer de l’argent, puis déjeuner. Il m’explique qu’il est féru d’histoire, et notamment de Napoléon Bonaparte !

Nous découvrons le plat national, le plov, du riz avec des oignons, des carottes et quelques morceaux de bœuf braisé. Revigorés, nous demandons à notre sauveur de nous conduire à Moynak, première étape de notre séjour dans le pays, à 130 km au nord. Marché conclu pour 20€, nous voilà partis et notre étudiant bien mis se transforme en Fangio, roulant à tombeau ouvert entre les nids de poule. Certes la route est droite, mais il n’y a pas de ceintures à l’arrière. Je lui demande de ralentir un peu. La steppe défile au rythme de la musique kazakhe et russe, qui passe à la radio, et je réalise à quel point la région est désertique. Arrivés à Moynak, nous descendons à la pension Dilbar, une des seules de cette petite ville aux rues poussiéreuses.

Pourtant Moynak a été le plus grand port de pêche ouzbèke sur la mer d’Aral. A la fin des années 1950, on y rapportait 40 000 mille tonnes de poisson par an, transformés dans la plus grande conserverie de la région. Que s’est-il passé?

Dans les années 1920-1930, Staline organise la planification de l’économie et la spécialisation agricole des principales régions d’URSS : blé en Ukraine, pomme de terre en Biélorussie … et coton en Ouzbékistan. Pour irriguer cette plante extrêmement gourmande en eau, on décide de pomper massivement et de détourner les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria, les deux principales artères qui alimentent la mer d’Aral. Alors, inexorablement, la mer s’assèche. Aujourd’hui, elle a presque complètement disparu côté ouzbèke et Moynak, qui a perdu les trois quarts de sa population, n’est plus qu’une petite ville morne au milieu du désert. Les cadavres de bateaux rouillés racontent le drame, que de rares touristes viennent constater.

Le port n’est plus, les vitres de la conserverie sont cassées, le chômage est endémique et les sols sont pollués par le sel et les résidus d’engrais et de pesticides qui ont été épandus massivement pendant des années pour cultiver le coton. Le jour où nous sommes là, une compétition sportive est organisée dans le cimetière de bateaux, une course d’obstacles, sponsorisée par une boisson énergisante. Les épreuves s’enchaînent au son de la musique techno ; les bateaux servent de tremplins…

Nous repartons en minibus pour Nukus, puis en taxi pour la première de nos trois étapes sur la route de la soie : Khiva.


Une réponse à « Article – Dans la steppe ouzbèke »

  1. Avatar de luminous82f960279f
    luminous82f960279f

    Impression de bout du monde cette steppe ouzbèke…..

    Quel incroyable périple !..

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