l’autre tibeT
J’ai eu la chance d’aller au Tibet en 2004. Je garde un souvenir unique de ce séjour sur le toit du monde : les géants de roche et de neige, les routes étroites et poussiéreuses accrochées aux parois, les cols à 5000 mètres, les prairies immenses et vertes où paissaient des yacks noirs et chevelus, les monastères couverts de chaux blanche et les robes rouges des moines, les moulins à prière et les drapeaux colorés, la peau burinée et le sourire des Tibétains, l’abominable goût du beurre de yack…
Je rêvais d’y amener les garçons, mais plus je me renseignais, plus il apparaissait que les conditions d’accès et de séjour des étrangers dans cette région autonome de la Chine s’étaient durcies depuis mon voyage là-bas il y a plus de 20 ans : permis spécial, obligation d’être accompagné en permanence par un guide officiel, coût prohibitif… toutes ces contraintes rendaient la destination moins attrayante.
J’allais abandonner et me résoudre à contourner la région, quand je découvris l’existence d’un autre Tibet, en dehors de la région autonome. Le Tibet culturel et historique, tel que revendiqué par le gouvernement tibétain en exil, compte en réalité 3 régions :
– L’Ü-Tsang : C’est le Tibet central, qui occupe la majeure partie de la Région autonome du Tibet, là où se trouvent Lhasa, ce qu’il reste du pouvoir administratif, le palais Potala et les grands monastères tibétains (Drepung, Sera et Ganden).
– Le Kham : situé au Sud-Est duTibet, à cheval sur l’Est de la Région autonome du Tibet, l’Ouest du Sichuan, le Nord du Yunnan et le Sud du Qinghai.
– L’Amdo : situé au Nord-Est du Tibet, et comprenant la majeure partie du Qinghai.

Nous allons donc pouvoir traverser le Tibet pour rejoindre l’Ouest de la Chine, sans passer par la région autonome. Nous partirons de Chengdu. Notre trajet durera une semaine et passera par 6 villes entre 2500 et 4300 mètres d’altitude, avant de redescendre vers Xining, capitale du Qinghai.

Ici plus de trains, tout se fait en mini-bus, une dizaine de passagers maximum. Les routes sont sinueuses et les trajets sont longs.
Première étape, Danba, acclimatation à 2500 mètres d’altitude. C’est le bonheur, finie la chaleur humide étouffante de ces dernières semaines passées en Chine du Sud. On retombe à 25-30°C, avec même une petite brise, le rêve. Là encore, un « centre d’information touristique » et un droit d’entrée pour le village, tout en lacets, où sont disséminées des guest-houses avec climatisation et écran plat. Petite promenade, c’est beau, c’est calme, ça fait du bien.


Deuxième étape, Litang, à 8 heures de route. On monte à 4000 mètres d’altitude. La route traverse les hauts plateaux, longe les rivières glacées et les troupeaux de yacks. Le chauffeur roule étonnamment lentement, respectant les limitations de vitesse, comme tous ses collègues lors des trajets que nous ferons dans la région. Cela est sans doute dû à l’enregistrement de la vitesse et aux caméras, qui semblent être imposées dans tous les mini-bus qui transportent des passagers, 3 pour filmer sous toutes ses coutures l’intérieur du véhicule…
Litang est une ville sans charme apparent, à l’architecture maussade. Nous partons visiter le monastère qui surplombe le centre-ville, mais il est désert à cette heure de la journée et les effets de l’altitude commencent à se faire sentir, les garçons sont essouflés et nous avons tous un peu mal à la tête. Nous décidons de repartir dès le lendemain matin et de redescendre un peu. Pour ce soir, nous nous contenterons d’une promenade en ville, lors de laquelle notre petit groupe éveille la curiosité des Tibétains que nous croisons, et avec qui nous échangeons sourires et photos.




Prochaine étape, Ganzi, à 7 heures de bus. Nos compagnons de route, un homme et une femme dans la soixantaine, se rendent en pélerinage à Lhasa avec leur petit fils. Ils font chacun tourner un moulin à prière et nous offrent de partager leur en-cas.
La ville, située à 3400 mètres d’altitude, compte environ 70 000 habitants. Comme à Litang, et comme dans les villes suivantes, l’architecture, le religieux et les modes de vie traditionnels côtoient la modernité mondialisée, les Tibétains vivent avec les Han et il est difficile de savoir ce que les uns pensent réellement des autres. Les moines ont des smartphones, les temples sont voisins de supermachés ou de cafés à la Starbucks. Les villes ne sont pas belles, immeubles en béton imitant l’architecture traditionnelle, avec des boiseries, un peu de beige et un peu de rouge, ou ne s’en donnant même pas la peine. Mais, dans les rues des quartiers les plus tibétains, aux abords des très nombreux temples, le long des moulins à prières, on sent une énergie religieuse forte, une spiritualité du quotidien, profondément ancrée dans la pratique des rites du bouddhisme tibétain, vigoureuse et résistant à la volonté d’assimilation du pouvoir central chinois et à l’uniformisation du monde moderne.
Ganzi et ses environs comptent plusieurs monastères importants et concentre un très grand nombre de moines. On trouve, dans les rues du centre-ville, un nombre incalculable de boutiques qui vendent tout ce dont un moine peut avoir besoin : robes monastiques, bonnets jaunes ou rouges, chaussures, chapelets, moulins à prières, coussins, encens…






De Litang, nous partons en mini-bus pour Dege, proche de la frontière avec la Région autonome du Tibet et le Qinghai. Dege héberge la plus importante imprimerie traditionnelle de textes tibétains (sutras) au monde. Fondée en 1729 et toujours en activité, elle conserve près de 300 000 blocs en bois, gravés à la main, qui constituent une immense bibliothèque des principaux textes du bouddhisme tibétain.






Après Dege, en route pour Serxu. En nous promenant dans cette ville, qui compte l’un des plus importants monastères de la région, nous entrons en fin de journée dans une salle de billard enfumée. Le billard est un loisir très prisé au Tibet, et plus généralement en Chine. Nous faisons la rencontre de Shoshi et de ses amis, des jeunes Tibétains, qui nous invitent à partager quelques bières chez eux.
Leur maison, en périphérie de la ville, héberge Shoshi, la vingtaine, garde-frontière, son père, un de ses frères et ses deux petites soeurs. La communication est laborieuse, passant uniquement par les applications de traduction, mais la soirée est très gaie : on trinque, Soshi va chercher des chevaux, que les garçons montent quelques minutes dans le jardin, le frère de Soshi, chanteur, nous fait une démonstration de ses talents, on nous met le bébé de leur grande soeur dans les bras… Ils nous expliquent qu’ils essaient de faire leur vie ici, malgré le manque de perspectives, qu’ils restent surtout entre Tibétains. Shoshi aimerait aller vivre à Shenzhen, près de Hong-Kong, attiré par le boom technologique de cette région, gagner de l’argent, améliorer sa condition. Sa grande soeur, professeure des écoles, restera ici ; sa petite soeur veut devenir médecin.






Le lendemain matin, Shoshi nous propose de nous emmener visiter le monastère. Le lieu est immense. Nous assistons de loin aux débats des moines, nous admirons les salles de prière, les statues de Bouddha et de bodhisattvas… Le décor est très chargé, boiseries colorées, dorures, plafonds peints… l’ensemble est chaud, presque enivrant, l’encens aidant. Shoshi nous explique que le bouddhisme est ici très vivant, mais que les moines sont en première ligne de la contestation face au pouvoir chinois. Les heurts restent fréquents et plusieurs monastères sont interdits d’accès. La Chine tente petit à petit de « siniser » le bouddhisme tibétain, en s’immiscant dans le choix du dalaï-lama et des principaux lamas, en plaçant des cadres gouvernementaux dans les monastères.





L’après-midi, Soshi nous invite à déjeuner dans la « prairie », en périphérie de la ville. Le lieu est tel qu’on peut imaginer le plateau tibétain, une immense étendue d’herbe entourée de montagnes, des tentes bariolées… Nous déjeunons sous une tente, de délicieux momos, les raviolis tibétains… mais la table est en plastique, on nous sert du coca et Shoshi jette les papiers par terre… Comme dans beaucoup d’endroits, la tradition côtoie ici les mauvais côtés du monde moderne.
Nous parlons encore un peu, puis il nous souhaite un bon retour et nous le remercions pour ces quelques heures passées ensemble, cela restera comme l’une des plus belles rencontres du voyage.


Il est temps de repartir. La dernière étape de notre voyage au Tibet nous fait passer par Yushu, dans la province du Qinghai, d’où nous prendrons un bus de 12 heures, qui nous fera passer de 4000 mètres à 2300 mètres d’altitude et quitter le Tibet pour rejoindre Xining, capitale du Qinghai, grande ville cosmopolite au carrefour du Tibet, du grand désert de l’Ouest et de la Chine intérieure.
C’est fini, cette semaine aura été incroyable de paysages et de rencontres ; nous quittons à regret cette région si accueillante et spirituelle, qui lutte pour ne pas se faire engloutir par le capitalisme chinois.
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